CHAPITRE IX
La salle d'exercice était une pièce aux murs et au sol de pierre bleu foncé. Des râteliers d'armes la décoraient. Les élèves qui souhaitaient regarder pouvaient s'installer sur les bancs de bois. Donal avait souvent fréquenté la salle, en quinze ans, mais il préférait de loin les séances d'entraînement avec Finn et les autres guerriers, à la Citadelle.
Karyon, debout au centre de la pièce, tenait dans ses mains tordues l'épée au rubis noir.
Donal enleva son manteau et soupesa l'arme de Rowan. Soupirant, il se tourna vers Karyon.
— Mon seigneur, cela va être une parodie.
— Vraiment ? dit Karyon. Rowan, ferme la porte. Le prince d'Homana ne veut peut-être pas que d'autres yeux soient témoins de cette... parodie.
Rowan obéit, puis croisa les bras et observa les deux hommes.
C'est idiot, pensa Donal. Si je dois me battre, ce sera au poignard ou à l'arc. Ou sous ma forme-lir.
— Allons-y, dit Karyon. Et profites-en pour m'expliquer comment tu as été empoisonné.
Donal eut un rire bref.
— C'était votre cheysula, mon seigneur. La reine d'Homana en personne.
— Attaque, dit Karyon. Je peux parler en me battant. Et toi ? ( Karyon serra son épée plus fort. ) Electra ? J'aurais cru que c'était Tynstar.
— Il a dû l'y encourager, je n'en doute pas. Electra est responsable, j'en suis sûr. Mais elle a été aidée.
— Y a-t-il un traître sur l'île ?
— Une traîtresse, plutôt. Bien que le mot soit trop fort. Je pense qu'elle ne le savait pas. C'était Aislinn, mon seigneur.
— Aislinn ! Que dis-tu là ?
— La vérité. Demandez à votre fille, ou à Sef. Il a été témoin de ce qu'elle a essayé de faire.
— Attaque ! exigea Karyon. Je veux t'entendre répéter cela pendant que nos épées se croisent !
Donal para la botte favorite de Karyon. Un coup passa près de son oreille. Surpris, il n'eut que le temps de sauter de côté quand l'épée revint.
— C'était elle ! haleta Donal.
Par les dieux, pensa Donal, il pourrait me trancher la tête avec un autre coup comme celui-ci !
Donal tenta de parer un nouveau coup, mais son épée lui fut arrachée presque immédiatement.
Karyon fit un pas en avant. La pointe de sa lame se posa sur l'abdomen de Donal.
— Ta vie est en jeu, dit-il d'une voix rauque. Ce n'est pas moi que tu affrontes, mais l'ennemi. Un soldat solindien, ou un hallebardier atvien. Ils ne te laisseraient pas le temps de ramasser ton arme.
— Que voulez-vous dire ? Allons-nous à la guerre demain ?
— Pas demain, mais bientôt, peut-être. J'ai reçu des messages de nos agents à Solinde. Royce, à Lestra, pense qu'il y aura une rébellion avant six mois.
— Une rébellion... Vous la craignez depuis longtemps, je sais... Mais pourquoi maintenant, après toutes ces années de paix ?
— De paix ? Tu peux l'appeler ainsi, car tu ne connais pas la guerre. Mais Solinde est loin d'être en paix. Royce a écrasé plusieurs soulèvements depuis qu'il est là-bas. On dit que Tynstar essaie d'unir les rebelles solindiens. S'il le fait, c'est la guerre. Oui, bientôt. Et n'oublie pas Osric d'Atvia !
— Osric ? Il est très occupé, je crois, à débattre de la propriété d'une île avec Shea d'Erinn.
— Oui. Mais s'il décidait tout à coup de venger la mort de son père et s'il marchait sur Homana ?
Donal n'avait aucune envie d'entamer une discussion politique avec le Mujhar.
— Nous parlions de la complicité de votre fille avec Electra. Ne devrions-nous pas en terminer sur ce sujet avant d'en aborder un autre ?
— Tu me rends fou, Donal ! Ne crois-tu pas que la politique est importante ? Regarde-moi. Je suis un vieillard, qui se décrépit davantage d'heure en heure, plus vite que personne n'aurait pu le dire. Qui peut prévoir si je serai encore en vie l'an prochain ?
— C'est vous qui dites des bêtises ! lança Donal, effrayé par l'intensité de la voix de Karyon. Même affaibli, vous venez sans peine de battre un Cheysuli !
— Oui. Mais aucun guerrier que je connaisse n'a jamais plié aussi facilement devant l'ennemi. ( La pointe de son épée appuya de nouveau sur la chair de Donal. ) Tu dis qu'Aislinn a été complice ? Tu ferais mieux de t'expliquer plus clairement.
Donal soupira.
— Il ne fait aucun doute qu'elle ait été impliquée... ( Il leva la main et montra la coupure sur ses doigts. ) C'est guéri. Ce n'était qu'une entaille superficielle. Mais elle me l'a faite en essayant de me planter un couteau dans le dos. Elle aurait réussi, si mes lirs ne m'avaient pas prévenu.
— Aislinn... a fait ça ?
— Oui. Mais contre son gré, je pense. Elle a été ensorcelée.
— Par qui ?
— Par Electra, mon seigneur. Qui d'autre ?
— Aislinn est sa fille. Tu me dis qu'Electra s'abaisserait à une telle perversion ?
— Vous la connaissez mieux que moi. La meijha de Tynstar ne le ferait-elle pas ?
— Oui, murmura Karyon, elle le ferait. Dire que j'ai envoyé mon enfant auprès d'elle...
— Mon seigneur, qu'auriez-vous pu faire d'autre ? Elle avait un âge où elle avait besoin de voir sa jehana... Même une mère comme Electra peut vous manquer...
— Non, j'aurais dû refuser... Et maintenant, tu me dis qu'Aislinn a essayé de te tuer ?
— Mon seigneur... Au moins, elle a échoué !
— Cette fois. Mais si elle a vraiment été ensorcelée, qui t'assure qu'elle ne recommencera pas ?
Donal prit une profonde inspiration.
— Il y a un moyen. Je peux déterminer si elle est toujours sous l'influence d'Electra.
— Comment ?
— Laissez-moi l'amener à la Citadelle. Mon su'fali peut entrer dans son esprit.
— Pourquoi Finn ? Pourquoi pas toi ? Je sais que tu en as le pouvoir.
— J'ai essayé. II y a... une barrière. L'empreinte de la présence de quelqu'un.
— Me dis-tu que Tynstar a touché ma fille à travers Electra ?
— Il vaut mieux laisser Finn le déterminer.
— D'accord. Nous le laisserons faire, à une condition...
— Vous parlez de condition quand la santé mentale de votre fille est en jeu ?
— Si j'y suis obligé. Et tu m'y obliges, Donal. Je veux que tu remplisses une tâche simple. Finn a réussi. Duncan aurait pu le faire. N'es-tu pas de leur sang ?
— Que voulez-vous que je fasse ? demanda Donal, soupçonneux.
— Prends-moi l'épée. Regagne l'arme de ton grand-père !
— Comment le ferais-je ? Tout le monde sait quel combattant vous êtes. Je serais idiot d'essayer.
— Tu serais idiot de ne pas essayer. Allons, Donal... Arrache cette lame cheysulie des mains d'un Homanan.
Donal jura à voix basse. Puis il avança sur la lame, ignorant la morsure de l'acier. Il colla son avant-bras contre le plat de la lame puis fit un mouvement rapide pour la détourner. Ensuite, il faucha d'un coup de pied les chevilles de Karyon et le fit tomber sur le sol.
— Mon seigneur !
C'était Rowan. Donal l'arrêta d'un geste de la main.
— C'est une affaire entre Karyon et moi.
— Donal... Vous ne savez pas...
— Je sais ! répondit Donal. Il m'a provoqué. Qu'il récolte ce qu'il a semé.
Karyon se releva lentement sur un coude, jurant à voix basse.
— Peut-être n'est-il pas utile que tu apprennes à manier l'épée, après tout. Tu es déjà assez dangereux sans arme !
Donal se sentit honteux en regardant le Mujhar. Il vit de nouveau combien ses mains étaient tordues.
— Karyon, je ne voulais pas...
— Ne t'excuse jamais d'avoir vaincu un ennemi. J'aurais pu te tuer avec cette épée. Au lieu de cela, tu m'as désarmé. ( Il sourit. ) Comme je te l'avais ordonné.
Donal se pencha.
— Tenez, prenez ma main...
— Occupe-toi de ta blessure, Cheysuli, dit Karyon d'une voix mécontente. Tu saignes, et je suis assez vieux pour me remettre debout tout seul.
Il joignit l'acte à la parole, mais il ne parvint pas à dissimuler une grimace de douleur.
Donal posa une main sur son abdomen et sentit la coupure dans le cuir de sa ceinture et le sang qui suintait. La blessure n'avait pas l'air profonde mais elle était douloureuse. Il haussa les épaules.
— Ce n'est rien. C'est un honneur, même. Une cicatrice gagnée au service du Mujhar. Je suis toujours vivant. Combien peuvent se vanter de la même chose après un combat contre vous ?
— Tu as une langue dorée. Tu dois la tenir d'Alix.
Donal sourit innocemment.
— Ma jehana m'a appris le respect de la royauté, mon seigneur Mujhar.
Karyon marmonna quelque chose d'incompréhensible et montra son épée, sur le sol.
— Tu pourrais au moins me rendre mon arme. J'en aurai encore besoin, pour notre prochaine rencontre !
Donal se pencha et ramassa l'épée par la lame. Puis, souriant, il la tendit à Karyon, la garde en avant.
Karyon se figea.
— Le rubis ! cria Rowan.
Donal regarda la pierre incrustée dans le pommeau. Elle n'était plus noire, mais brillait d'un riche éclat rouge sang.
Il sentit un frisson d'appréhension.
— Le rubis était noir... Il l'a toujours été...
— Non, dit Karyon d'une voix rauque. Avant d'être atteint par la magie ihlinie, il était rouge.
Karyon posa la main sur la garde de l'épée.
Dès que Donal lâcha la lame, la pierre redevint noire.
— Non ! cria Donal.
— Oui, dit Karyon. Par les dieux, je comprends ce que Finn voulait dire quand il m'a expliqué qu'une épée cheysulie reconnaît son maître...
— J'en avais entendu parler, dit Donal, mais je ne l'avais jamais vu de mes yeux...
— Ainsi, cette épée a été faite pour toi.
Donal secoua la tête.
— Non, je ne pense pas... Les Cheysulis ne se servent pas d'épées.
— Un Cheysuli l'a faite. Finn m'a beaucoup appris. Un jour, brièvement, j'ai été cheysuli. ( Il haussa les épaules face à l'incrédulité de Donal. ) Tu ne comprends pas encore, mais cela viendra. Peu importe. Nous parlions du fait que cette épée a été faite pour toi.
— Non. Elle est à vous.
— Tu vois ces runes ? dit Karyon en tournant l'épée dans la lumière des chandelles. Je sais que tu lis la Haute Langue des Cheysulis. Dis-moi ce qui est écrit.
— Non ! cria Donal. Je ne veux pas ! Ne comprenez-vous pas ? Si cette épée a vraiment été faite pour moi, cela signifie que je dois vous succéder. Et je ne suis pas sûr d'en être capable. Comment pourrais-je régner après vous ? Vous êtes une légende !
Le visage ridé de Karyon perdit toute couleur.
— C'est donc cela. Tu as peur de ne pas être à la hauteur de ton prédécesseur.
— Oui, soupira Donal. Qui le pourrait ? Vous êtes Karyon.
— Par le ciel, Donal ! Sois toi-même. Ne pense pas à ce que les autres voudraient que tu sois !
— Comment ne pas y penser ?
La séance l'avait fatigué. La salle tourbillonna devant ses yeux.
— Parfois, je me hais presque. Je les entends murmurer qu'on me donnera le trône, alors que je n'ai rien fait pour le gagner... Parfois, je voudrais tout quitter, tourner le dos à tout ça pour conserver mon intégrité.
— N'y pense pas, Donal. Sans toi, il n'y a rien.
Donal leva les mains.
— Les shar tahls disent que c'est mon tahlmorra d'accepter de vous le trône du Lion. J'aurais préféré recevoir cent fois moins, mais de mon jehan.
Donal vit Karyon frémir et sut qu'il l'avait blessé. Il le regretta aussitôt. Il avait parfois l'impression que sa seule présence faisait du mal au roi, car elle lui rappelait son incapacité à produire un héritier.
— Peu m'importe ce que les autres pensent de toi. J'ai passé trop d'années avec Finn pour ne pas croire au tahlmorra et à la place d'un homme dans la tapisserie des dieux. Duncan lui-même m'a dit une fois qu'il aurait aimé tourner le dos à son tahlmorra pour voir grandir son fils. Mais il n'a pas pu ignorer sa destinée.
Il a rencontré Tynstar et il est mort. Tu ne dois pas te juger d'après ce que les autres pensent, Donal. Jamais.
— Je ne suis pas vous.
— Tu es Donal. Cela suffit. Tu seras le premier Mujhar cheysuli en quatre cents ans !
— Oui. J'aurai votre trône tôt ou tard... Mais je ne prendrai pas votre épée. Pas encore.
— Renies-tu le souhait de ton grand-père ?
— Oui, dit Donal en regardant les runes.
Refuserai-je aussi le pouvoir ?
— Dans ce cas, l'accepteras-tu lors de ta proclamation en tant qu'héritier ? Shaine me l'a donnée ce jour-là.
— Non. ( Il recula d'un pas. ) Karyon, je n'ai nulle envie de vous dépouiller de votre pouvoir. Un jour, je n'aurai plus le choix. Pour l'instant, je l'ai et j'ai décidé.
Karyon regarda le rubis noir. Son visage était celui d'un homme qui a vu sa propre fin, et qui reconnaît son tahlmorra. Un roi qui savait que le successeur qu'il s'était choisi avait depuis longtemps été élu par les dieux.
— C'est Donal, dit-il à Rowan. Depuis le début. Malgré ce que Duncan et Finn m'ont dit sur l'importance de mon rôle dans la prophétie, ce n'est pas moi la pierre de touche. C'est Donal. Je ne suis que le gérant de son royaume... jusqu'à ce que le moment vienne.